Les enjeux de la pêche artisanale en Afrique de l’Ouest

Cluster Maritime d'Afrique Francophone
Eddy-Christ NTSAÏE MAYILA
22 juillet 2020
Organisation Panafricaine de la Jeunesse pour l’Economie Bleue (OPJEB)
23 juillet 2020
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Les enjeux de la pêche artisanale en Afrique de l’Ouest

Cluster Maritime d'Afrique Francophone

En Afrique, la pêche représente un facteur de stabilité alimentaire, économique et sociale pour une grande partie de la population. A l’échelle de ce continent qui connait une forte croissance démographique, le poisson constitue la principale source de nutriments, riches en protéines et moins onéreux que la viande. La filière de la pêche en Afrique de l’Ouest constitue une source de revenus et d’emploi pour près de 7 millions de personnes[i]. Les eaux côtières y sont parmi les plus poissonneuses au monde. La pêche est particulièrement importante au Nigéria, au Sénégal, au Ghana, en Mauritanie, et en Sierra Leone. La pêche constitue un secteur stratégique dans la politique commerciale de plusieurs pays. Elle représente environ 7% du PIB de la Guinée Bissau [ii]. A elle seule, la région ouest africaine de la Mauritanie à la Sierra Leone fournit près d’un cinquième des captures de poisson de la planète [iii].

Mais ses eaux et ses ressources halieutiques sont trop exploitées. L’avenir de l’industrie de la pêche y est en péril. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) met régulièrement en garde les Etats ouest africains contre le risque d’épuisement des stocks en raison de cette pêche intensive. La pêche artisanale est confrontée à une concurrence déloyale : de nouveaux protagonistes exercent une pêche industrielle non-sélective (en termes de taille ou d’espèces) et irraisonnée. La présence de chalutiers dans les eaux côtières affecte les rendements des petites unités et fragilise l’activité locale de transformation des produits de la pêche.

Cette prédation est parfois légalisée par l’octroi de licences de pêches accordées à des navires étrangers. Les Etats africains établissent dans ce cas des accords de pêche avec des compagnies industrielles, voire avec d’autres Etats, tels que la Chine, la Corée du Sud ou la Turquie. Une étude du Centre d’Etudes Stratégiques de l’Afrique estimait en 2017 [iv] que « la quasi-totalité du secteur industriel à grande échelle comprend des navires appartenant à des entreprises de l’Union européenne (UE), de la Russie, de l’Europe de l’Est ou d’Asie dont la Chine, la Corée du Sud et le Japon ». Le plus souvent, ces accords contiennent des engagements pour subventionner le développement ou la recherche sur la pêche. Mais d’autres promesses peuvent servir de leviers dans les négociations des pêcheries et concerner d’autres secteurs stratégiques. La Chine, par exemple, a souvent eu recours en contre partie à des dons de gazole bon marché [v]. La Mauritanie a autorisé en 2012 l’accès pour 25 ans à ses eaux au groupe chinois Poly-Hondone Pelagic Fishery. Bien que cet accord implique un investissement de cette compagnie dans des pêcheries artisanales [vi], aucun investissement n’a été réalisé, laissant supposer la corruption des autorités impliquées dans l’attribution de cet accord. 

Mais c’est la pêche Illicite, Non déclarée et Non réglementée (INN) qui constitue la plus grande menace. Dans une étude de 2017 dédiée aux systèmes de surveillance de la pêche illégale en Afrique de l’Ouest, le centre de recherche suisse Frontiers in Marine Science établit que la pêche INN représente 40% des prises totales réalisées en Afrique de l’Ouest. C’est le plus haut niveau relevé dans le monde [vii]. Il démontre également que ce phénomène est responsable de la perte de 2,3 milliards de dollars chaque année.

Parmi les infractions commises au large de ces côtes, la non-déclaration des captures, la pêche d’espèces interdites, l’emploi de filets aux mailles trop fines, la pêche dans une zone interdite ou protégée, la falsification de licences de pêche ou la pêche sans autorisation, le transbordement de la cargaison d’un navire sur un autre ou le fait de ne pas embarquer d’observateur sont les plus fréquentes. Les navires de pêches coupables de ces pratiques sont souvent très mobiles et développent des techniques pour échapper à leur surveillance : interférences avec les outils électroniques de contrôle y compris l’AIS, utilisation d’un pavillon  ou d’un nom différent pour masquer l’identité réelle du navire, falsification de certificats d’immatriculation dans la région, etc.

Ces fraudes sont facilitées par les difficultés des Etats d’Afrique de l’Ouest à surveiller les activités en mer. Elles sont souvent liées à des problèmes structurels des pays de la région. Le faible niveau de gouvernance, les cas de corruption ou le déficit d’investissement financier fragilisent les efforts des Etats dans la lutte contre cette pêche INN. La crise sanitaire causée par le virus Ebola en 2014-2015 fut également un facteur de fragilisation de ces capacités au Sénégal, en Guinée, en Sierra Leone, au Liberia et au Nigéria. On peut redouter que la période d’épidémie actuelle y soit aussi propice.

Dans ce contexte, les Etats ouest-africains cherchent à se doter de législations réglementant les techniques et matériels de pêche autorisés, à imposer des saisons de pêche, à limiter l’intensité de la pêche industrielle par l’octroi de licences de pêche et à interdire la pêche industrielle dans certaines zones [viii] réglementées ou protégées. La Charte africaine sur la sûreté et la sécurité maritimes et le développement en Afrique – aussi appelée Charte de Lomé – fut adoptée en 2016 en marge du sommet de l’Union Africaine et a permis de mettre en œuvre un instrument juridique pour sécuriser les littoraux africains. Elle reconnait la nécessité d’établir des « mesures juridiques appropriées visant à poursuivre les auteurs de pêche INN ». Elle prévoit le financement d’un fonds destiné à la sûreté et la sécurité maritimes, dont une partie sera allouée à la lutte contre la pêche INN.

En matière d’harmonisation et de coordination de la lutte contre la pêche INN, la Commission Sous Régionale des Pêches (CSRP) fait figure d’exemple en Afrique de l’Ouest. Il s’agit d’une organisation intergouvernementale créée 1985 qui regroupe 7 États de l’extrême ouest du continent : le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée, la Guinée Bissau, la Mauritanie, le Sénégal et la Sierra Leone. Son objectif est de renforcer les mécanismes de gouvernance durable des ressources halieutiques en harmonisant les politiques nationales des Etats membres. Une opération de patrouille menée par la CSRP avait notamment permis d’arrêter l’équipage du chalutier Chang Jiao Yuan Yu 6, battant pavillon chinois et sous licence bissau-guinéenne. Arraisonné au Port de Conakry, il avait été identifié en train de pêcher en Guinée dans une zone interdite à la pêche pour cause de repos biologique. L’action de la commission a permis d’appliquer une amende d’un millions d’euros. Outre le renforcement de la coopération interétatique, le CSRP envisage aujourd’hui d’autres pistes de progression pour endiguer ce fléau : l’orientation d’une partie du montant des amendes vers le financement d’équipements de surveillance, la construction de bases opérationnelles, l’investissement dans du matériel moderne (vedettes, radars, etc.), une meilleure collaboration entre les autorités chargées du contrôle des pêches et les artisans pêcheurs ou le renforcement des inspections au débarquement des prises [ix]

A l’heure où la pandémie de Covid-19 a conduit à la fermeture des frontières, la limitation des horaires d’ouverture des marchés, une baisse du nombre de débarquements, une mise à l’arrêt de certaines usines de transformation et bien sûr la fermeture des hôtels et restaurants, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) s’est récemment penchée sur l’impact de cette crise sur la filière pêche. Dans une étude [x] rendue publique en avril 2020, elle estime que la pêche illégale va augmenter alors que la crise sanitaire cause une réduction du nombre de missions de surveillance en mer. La CNUCED décrit la situation des petites unités de pêche qui sont les premières à souffrir du contexte actuel, en raison de la combinaison de la difficulté d’accès au matériel sanitaire de protection dans le secteur formel et aux difficultés rencontrées par la filière logistique (dans le commerce de produits de la mer ou l’accès au matériel de pêche par exemple). Toutefois, elle note un aspect positif de la pandémie sur la viabilité des stocks halieutiques, et représentera une « période de repos » pour la biodiversité marine.  

Cette confrontation entre le poids économique de la pêche et son impact environnemental est plus que jamais d’actualité. L’Afrique de l’Ouest devra bientôt faire face à une triple contrainte de la réduction des ressources halieutiques, de la dégradation de l’environnement et de la pression d’une population croissante. Alors que les produits de la pêche représentent 20% des protéines animales consommées dans le monde [xi], ce scénario requiert de s’interroger sur les voies d’amélioration de la rentabilité de la pêche, tout en promouvant une exploitation durable et responsable des ressources halieutiques.

A défaut d’engagement des pouvoirs publics à lutter avec détermination contre la pêche INN et l’attribution de licences sans réelle contrepartie, l’aquaculture est-elle la seule alternative ? Cette réflexion ne pourra être réellement constructive sans une prise en compte des intérêts des pouvoirs publics et des acteurs privés, seul gage de sécurité.
 

Auteur : le comité de rédaction du CMAF


[i] https://www.odi.org/publications/10459-western-africas-missing-fish-impacts-illegal-unreported-and-unregulated-fishing-and-under-reporting

[ii] https://www.ictsd.org/bridges-news/passerelles/news/la-p%C3%AAche-et-les-produits-halieutiques-en-afrique-de-l%E2%80%99ouest-un-march%C3%A9

[iii] https://aprapam.org/storage/articles/March2019/smaNViIjHHsqziLovRjc.pdf

[iv] https://africacenter.org/wp-content/uploads/2017/11/ASB33FR-La-criminalite-dans-la-peche-commerciale-en-Afrique-une-menace-pour-la-securite-humaine.pdf

[v] https://www.researchgate.net/publication/299421913_Fisheries_subsidies_in_China_Quantitative_and_qualitative_assessment_of_policy_coherence_and_effectiveness

[vi] https://africacenter.org/wp-content/uploads/2017/11/ASB33FR-La-criminalite-dans-la-peche-commerciale-en-Afrique-une-menace-pour-la-securite-humaine.pdf

[vii] https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fmars.2017.00050/full

[viii] http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-984.html

[ix] http://prcmarine.org/fr/focus-sur-la-peche-illegale-non-declaree-et-non-reglementee-inn-3eme-partie

[x] https://unctad.org/en/PublicationsLibrary/ditctedinf2020d2_en.pdf[xi]https://unctad.org/meetings/en/Presentation/ditc-ted-04062020-OceansWebinar-FAO-audun.pdf

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